Une élève parle - Blanche Selva

Aller au contenu

Menu principal :

Sa vie son oeuvre > La Pédagogue

Témoignage d'une élève de Blanche Selva
à travers l'enseignement de Cécile Piriou-Kunc
( 1955-1965 )



Il fallait attendre le petit pas pressé de Cécile Piriou-Kunc qui viendrait ouvrir la porte de son appartement du dernier étage, Porte d'Orléans, nous accueillerait de son accent toulousain un peu plaintif. Petite femme voûtée, toujours élégante, le regard vif et sombre sous d'épais sourcils, elle nous introduisait dans le salon de musique : paysages bretons peints par Marie (dite Mary) Piriou, sœur d'Adolphe Piriou,  et sur le piano crapaud noir, le visage souriant de Blanche Selva.  

D'emblée, Cécile Piriou-Kunc corrige notre attitude à la musique et à l'instrument : il faut surélever le tabouret pour donner plus d'aisance aux mouvements des bras ; le bras conduit la main, et la volonté  transmet le poids. En effet, le poids est l'essence du toucher et les " petits marteaux " ne peuvent rendre le phrasé musical. Il faudrait donc étudier les muscles du corps, leur articulation  et maîtriser ces mécanismes.  Une gymnastique rythmique et respiratoire aiderait à cette prise de conscience. Je lis dans mon cahier : " Chaque matin au réveil quelques respirations profondes devant la croisée (sic) ouverte. Compter quatre temps ; bras gauche en bas, jambe droite levée ; à 1, 2, baisser la jambe, lever le bras, 3, 4, lever la jambe, baisser le bras. " Et dès les premières leçons, Cécile Piriou-Kunc indique : " En principe, ne pas quitter le clavier par le poignet, mais lever le bras en entier ou lever par le coude " Celle-ci dessine alors sur notre cahier un trait vertical sur lequel elle place les différents " jeux " que Blanche Selva a élaborés : en dessous d'une ligne horizontale, elle place les " jeux " du poignet fléchi, et au dessus, les " jeux " " indifférent " (poignet plat), " doigt oblique ", " main oblique ", " éclatant ", " appui ". Elle trace un cercle autour de ces lignes et de ces jeux qui serait, selon B.S. et sa disciple, " un cercle cosmique qui régit toute la Création ". Il va donc s'agir d'adapter ces types de jeu au phrasé musical, et Cécile Piriou-Kunc va annoter (à l'aide de lettres comme A : appui, F : flexion, al : allègement, E : éclatant, A : appui etc…) toutes nos partitions, déjà revues par Blanche Selva. Je relis à propos d'une valse de Chopin : " Bien rechercher les courbes mélodiques traduites  par le geste " et un peu plus loin " Mener les doigts sous le geste du poignet, s'abandonner à la ligne musicale, chercher à transmettre la vie dans la main ". Il faudrait donc intérioriser progressive-ment ce " geste musical " préalablement décomposé, ce qui nécessitait une certaine maturité pour la petite fille de dix ans que j'étais. Parfois, Cécile Piriou-Kunc jouait sur la paume de notre main pour nous faire saisir l'attaque du " jeu appuyé ", suivi de l'allègement du " neume " : nous aimions bien et c'était efficace !

Cet enseignement, apparemment rigide, se faisait en fait dans la générosité et la fantaisie. Je relis à propos du  Cortège de Balkis de Jacques Ibert : " De style grec. Demande de la ligne et de la fantaisie. Christiane le jouera très bien avec un peu plus de maturité et de recul ". Comme Blanche, Cécile se sentait pénétrée d'une sorte de mission auprès de ses élèves pour lesquels elle déployait un dévouement sans limite. Au cours de ces dix années, interrompues par la faiblesse due à l'âge de Cécile Piriou-Kunc, puis par mon départ à l'étranger, nous jouâmes Bach, Schubert, Chopin, Brahms, Schumann, Beethoven, Debussy, Ravel, Saint-Saëns, Ibert, Piriou… Souvent, Cé-cile nous accompagnait au piano, alors que nous chantions avec Hélène et Annette, les petites



1° Cécile Piriou-Kunc, sœur du compositeur Aymé Kunc et épouse du compositeur Adolphe Piriou, fut la première disciple de Blanche Selva. Elle collabora à la rédaction et à la diffusion de sa méthode d'enseignement. Elle l'enseigna dans les " Cours Blanche Selva ", à l'Ecole César Franck, et dans des cours privés. On peut en savoir plus dans l'ouvrage " Une artiste incomparable, Blanche Selva, pianiste, pédagogue, musicienne " et sur le site musimen.com.


Arméniennes, et nous rencontrions d'autres élèves, Robert Lopez, qui dirigeait un conservatoire en banlieue, Michel Bean, le grand mathématicien qui jouait si bien les Jardins sous la pluie  de Debussy ou encore Blanche, la fille de Cécile, dont la vélocité nous confondait. Et la mémoire de Blanche Selva, l'évocation des concerts donnés à Toulouse, l'élaboration de l'ouvrage L'Enseignement musical de la technique du piano  (en 4 volumes), fruit de leur recherche et de leur expérience, l'organisation du réseau des " chaînes selvistes ", les tournées de concert de Blanche Selva en Bohème, Moravie, Slovaquie, à l'invitation de musiciens tchèques, les contacts avec le maître de la Schola Cantorum, Vincent d'Indy, surtout, et puis avec Albert Roussel, Villa Lobos, Joseph Canteloube, Charles Koechlin, Guy Ropartz, les rencontres avec Eric Satie, Francis Poulenc, Georges Auric, Arthur Honnegger, et plus tard Roland-Manuel, Nadia Boulanger, Yves Nat, Jacques Thibaud, Lucien Capet, Georges Enesco et tant d'autres… ces souvenirs, ces évoca-tions ponctuaient et animaient nos leçons.

Mais lorsque j'ai dû travailler avec d'autres professeurs, ceux-ci ignoraient le nom même de Blan-che Selva. Seul, Laurent Martin, dont je fus l'élève à mon retour de Zurich, me déclara que celle-ci avait " beaucoup apporté ". D'emblée, cette parole a encouragé mes efforts, et ce professeur a su me redonner le goût du travail, allant toujours à l'essentiel, tout en me faisant découvrir des mondes nouveaux : Charles-Valentin Alkan, Joseph Suk , Leos Janá?ek, Federico Mompou, Mel Bonis…

Même si Laurent Martin, pianiste, s'intéresse davantage à Blanche Selva compositrice, cette grande figure du piano et de la musique française est un lien pour moi-même, germaniste et mo-deste pianiste, entre deux professeurs éminents, Cécile Piriou-Kunc et Laurent Martin. Ils ont su donner ou redonner un sens à ma pratique musicale.

Relisant une lettre de Blanche Selva à Guy de Lioncourt (Archives Berthier de Lioncourt) : " …je perds la sensation du mouvement physique. Je ne me sens plus bouger. Je contemple l'œuvre, seulement. … ", je crois trouver un écho chez la pianiste Zhu Xiao-Mei, disant (dans un entretien réalisé par Michel Mollard) à propos des quatrième et vingt-deuxième fugues du premier livre du " Clavier bien tempéré " : " Les jouer contraint à une forme d'immobilisme …agir sans agir…comme si l'esprit de cette musique me réchauffait les mains ".

Christiane Marandet, octobre 2010



2° Blanche Selva connaissait le compositeur Suk (se reporter à sa biographie), dont elle en joua  les œuvres en France lors de l'active promotion de la musique tchèque qu'elle fit dès les années 1920.

 
Retourner au contenu | Retourner au menu